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Lors de chaque soirée littéraire au restaurant de la Mère Royaume (chaque premier lundi du mois à 18h30), le comédien Vincent Aubert nous offre une surprise. Voici quelques échantillons de ses interventions.

Claude-Inga Barbey, soirée du 7 novembre 2011

Jeanne Moreau rend visite à Claude-Inga Barbey

Bonsoir.
Jeanne Moreau.
Je me présente, car avec l’âge, je ne sais plus si je suis encore connue ou si c’est moi qui perd la boule.
Qu’importe, je suis Jeanne Moreau.

J’aime bien ce que vous faites, ma petite Claude-Inga.
Vous permettez que je vous appelle ainsi ? De toute façon avec le kilométrage que j’ai au compteur, je sais que vous n’allez plus me rattraper.

Qu’est-ce que je voulais vous dire… ? Ah oui, dans vos spectacles, j’aime bien votre côté méchant. Je dis votre côté méchant, même si c’est celui du personnage. A notre âge, nous ne sommes pas dupes ; c’est toujours nous qui jouons. Le personnage possède son état civil propre, marié, cocu, divorcé, deux enfants, profession libérale, mais derrière, c’est nous. Et nous jouons avec ça. Nous en jouissons d’ailleurs.
Alors j’aime votre côté non sympathique, rabroueur, un peu va-chier-dans-ta-caisse !

Et ça je trouve très fort parce que… comment dire… On est dans une société où tout doit être FUN. On dit FUN maintenant. Quand j’étais jeune on disait encore ZAZOU, un peu fou quoi. Maintenant c’est FUN. La musique c’est FUN, la télé doit être FUN, les pride sont FUN, on s’éclate, on fait la teuf à donfe ! … Vous voyez le vocabulaire ! Lui aussi doit être FUN.
Et vous là, au milieu, vous tirez la gueule. Vous tirez la gueule et vous faites rire.
Vous nous faites rire parce que quelque part vous nous montrez que cela fait mal. De vivre !

Dans vos livres, c’est plus difficile. Il y manque le rire. Vos spectacles, sans le rire, ce serait terrible ! Du Beckett mis en scène par Anne Bisang.
Je plaisante.

Dans vos livres, je me sens plus prisonnière. J’ai l’impression d’être mal avec les personnages. Je subis leurs maladies humaines. Et je n’ai pas envie de subir.
Je vais vous faire une confidence, mes imperfections me suffisent amplement.


 

Ah !… mais je voulais dire… oui, quand même… 
Dans l’ouvrage le PALAIS DE SUCRE.
Mmh !… beaucoup de sang… quelle horreur… j’ai l’impression de revivre ma scène dans les Valseuses…
Etre face à une personne qui se vide constamment, inexorablement, … trop dure pour une alcoolique comme moi…
Mais il y a quelque chose qui m’a beaucoup plu dans le PALAIS DE SUCRE. C’est le disque, le 33 tours de l’époque, qui raconte une histoire. L’histoire du petit garçon qui reçoit un poisson rouge qu’il place dans un bocal sur la fenêtre. Magnifique cette parenthèse dans ce monde clinique de fous.
Le disque remplace à merveille des parents absents, ou trop occupés, ou trop fatigués. Et inlassablement il nous raconte la même histoire, avec les mêmes mots, les mêmes intonations, et on suit l’aventure avec un réel bonheur.
Comme nous sur une scène ; nous répétons les mêmes mots, les mêmes actions pour la plus grande joie du public. Et on ne se lasse pas de jouer, même des drames.

Ma petite Claude-Inga, quand vous aurez mon âge, sur scène, vous serez une adorable peau de vache. Dommage que je ne puisse pas applaudir à cela.

 

Douna Loup, soirée du 3 octobre 2011

L'intrigue versus l'intrigue

 
cliquez pour écouter !

Monsieur le Juge, Mesdames et Messieurs représentants de la Cour, Mesdames et Messieurs les jurés, je commencerai ma plaidoirie par rappeler quelques évidences.

Tout le monde sait ce qu’est un livre. Dans un livre se retrouvent assemblées un certain nombre de pages traitant un ou plusieurs thème. Dans le cadre d’un livre de fiction, d’un écrivain donc, d’un artiste, ce livre est composé de pages que l’auteur a bien pu pondre, inventer, imaginer, que sais-je. Jusque là tout va bien et vous devez vous dire, M. le Président, vous la Cour, vous Mmes et M les jurés, que je suis un peu gonflé ou naïf d’expliquer à votre Cie ce qu’est un livre. Car si nous sommes ici, c’est bien à cause d’au moins un livre.

Ne m’interrompez pas M le Président, j’arrive au fait, en précisant que je ne suis pas naïf. Gonflé peut-être, parfois, mais point naïf.

Où cela se complique, toujours avec le livre donc, c’est quand à l’intérieur du livre écrit, inventé, imaginé, le lecteur découvre un autre livre.

Oui, je sais M le Président, ce n’est pas la première fois que cela se produit. Cent ans de solitude par exemple. Mais je ne dis pas que c’est la première fois, je dis que cela se complique. Cela se complique d’autant plus que,

1o, l’auteur du livre dans le livre est mort, mort suspecte, mais ce n’est pas le sujet de ma réflexion, mort avant le commencement de l’histoire que vous lisez et,

2o, le contenu du livre trouvé dans le livre est un livre lui-même, déjà écrit depuis 2000 ans et plus, la Bible.

J’y arrive M le Président. Il faut, avouez-le, être passablement dérangé pour recopier le livre le plus édité de la planète pour finalement se laisser mourir de faim, se laisser vider de sa vie, avec sur soi LE livre qui prône la vie, le pardon, les Dix Commandements, la Pêche Miraculeuse et les Noces de Cana. Donc pour résumer, Douna Loup, ici présente Mesdames et Messieurs les jurés, commet un livre avec, entre autre un personnage qui découvre un corps en pleine décomposition portant sur lui un carnet où sont recopiés des passages de la Bible. Quelque part, sans vouloir vexer personne, c’est véritablement un cul de sac.

Et c’est là, alors que tout semble s’arrêter, que le sac perd son cul. C’est une image M. le Président, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire. Dans le fameux carnet, quatre feuillets ont été arrachés. Ils sont manquants. Et c’est là où je me tourne vers les psychiatres, -chanalyste, -chologues présents dans la salle pour interpréter ce truc, cette double mise en abîme. L’auteur, présente à la barre, invente un manque. Une disparition. Et nous pose une énigme via le héros de l’Embrasure : qu’est-ce qu’il y avait sur ces foutus feuillets. C’est génial ! On veut savoir ! On invente, on fabule sur cette absence, sur cet arrachement au tout. A la Bible, notre mère à tous ! C’est pire que le Da Vinci Code. Il y a un trou, on s’y engouffre, on parcourt des kilomètres à la suite du héros, une énigme est posée, il faut la résoudre. Je ne suis pas plus bête que ce chasseur à la noix, j’ai ma petite idée sur le sujet. Et on marche !

Alors qu’il n’y a rien. Absolument rien, puisque l’auteur, mesdames et messieurs les jurés, nous fait découvrir un carnet sur un cadavre par un chasseur qui va tirer son coup dans la Nature. Avec un grand n, Nature. Mais il n’y a pas plus de carnet que de cadavre, de pages manquantes que de chevreuils tirés. Ces pages manquantes, c’est personne d’autre que l’auteur qui les a arrachées. Elles n’existent pas et en les arrachant elle leur donne vie. J’espère que vous avez bien saisi la perversité de la chose littéraire. Proust nous avait déjà fait perdre une éternité en recherchant un temps que personne n’avait perdu, et maintenant Douna Loup nous fait croire à l’existence inventée de pages arrachées qui existent dans son esprit, et malheureusement dans le notre une fois le livre lu.

Je vous remercie.

 

La question


Ce que cela doit être ennuyeux de se faire interviewer. On passe des jours, voire des nuits à écrire, réécrire, remonter, le bouquin sort et on vous demande pourquoi ceci, pourquoi cela?

Si l'auteur énonçait mieux par oral ce qu'il a pris des plombes à mettre par écrit, il devrait changer de métier. Comme dans la grande cuisine ; si la réponse au pourquoi du topinambour est plus importante et plus pertinente que la nourriture elle-même que vous dégustez avec joie en bonne compagnie, il y a un problème. Il faut tenir un stand de légumes et non se tenir aux fourneaux.

Par contre les questions révèlent beaucoup de chose. La volonté de faire comprendre aux autres, la volonté de faire « descendre » l'artiste de son piédestal et de le ramener vers monsieur et madame tout-le-monde. Et chose plus grave, volonté de trouver une liaison, une continuité entre la vie quotidienne et la réalité littéraire.

Concernant Douna Loup, les questions sont plutôt gratinées. Nous nous trouvons devant une femme écrivain, jeune, avec du talent. Elle pourrait au moins épouser une vision féministe, parler de la femme jeune, épanouie, ou alors en lutte avec la domination millénaire du mâle culturel. Eh bien non ! Cette bécasse prend un homme comme héros. Un homme acratopége devrai-je dire. Même pas détestable, physiquement baisable, il exerce un métier inintéressant dans une usine dont on ne connaît même pas les revendications salariales d'un prolétariat forcément exploité. Il n'aime pas voyager, habite une ville quelconque, dans une rue quelconque, qu'il aime bien. Et tare parmi les tares, il pratique avec amour la chasse et le tir. Cinquante ans de lutte féminine balayée d'un coup en 150 pages au Mercure de France. Merde alors ! Il y a de quoi se poser des questions, non ? Qu'avez-vous à dire pour votre défense, DL ?

Vous imaginez un entretien avec Boticelli, oui, oui, le peintre, inventeur de la Coquille Saint-Jacques, dont la première question serait : « Signore Boticelli, comment avez-vous pu peindre con tanta bellezza la naissance de Vénus, alors que vous êtes un homme ?

Ou encore, Signore da Vinci, malgré tout votre amour pour les hommes, comment avez-vous dessiné un sourire si énigmatique et féminin à Mona Lisa ?

Monsieur Flaubert… Madame Bovary, Beethoven…pour Elise, DH Lawrence… Lady Chatterley…

Jamais on aurait l'idée de poser de telles questions. Alors pourquoi avec Douna Loup ? Par jalousie ? pour profiter de son talent et de ce qu'il cache ? Peut-être. Peut-être.

Douna Loup, êtes-vous libre en fin de semaine ? Je m'étendrai bien un peu encore sur votre écriture. Que j'ai adoré, bien entendu.

 


Autour de Pascale Kramer, soirée du 5 septembre 2011

La grande peur dans le roman.
à la manière de Charles-Ferdinand Ramuz

J’ai bien aimé l’homme ébranlé. Bon je sais, on devrait pas dire des choses comme cela. Aimé, pas aimé, ça fait un peu adolescent. Et puis on est dans un monde où il ne faut pas trop étaler ses sentiments. Bon, tant pis, moi j’étale. En commençant l’homme ébranlé, j’ai eu un problème de prénoms. Je les mélangeais tous. Oui parce qu’il y a Claude, l’homme ébranlé en question, atteint par un cancer, en phase terminale. Gaël, son fils, qui vient passer une quinzaine de jours chez lui. Il y a Simone, la compagne de Claude, qui n’est pas la mère de Gaël, car ils se connaissent seulement depuis une dizaine d’années, Claude et Simone, alors que Gaël a onze ans. Donc la mère de Gaël, c’est Jovana, avec qui il n’a jamais vécu, Claude. Aventure d’un soir et il n’a rien voulu savoir de la suite. Mais elle était sportive, Jovana. Plus maintenant car elle roule en 4x4.Cédric, c’est le fils de Claude. Enfin un autre. Pas un autre Claude, mais un autre fils. Le premier. Mais toujours pas de Simone. Puisque Simone et Claude ne se connaissent que depuis une dizaine d’années et que Cédric en a bien une trentaine. D’années. Cédric avait déjà 17 ans quand Gaël est né et il ne l’a pas connu. Personne d’ailleurs. La mère bien sûr. Jovana, donc pas Simone. La mère de Cédric, on ne la connaît pas, cela fait un nom de moins à retenir. Par contre il est marié avec Yolande, Cédric, et leur fille s’appelle Aude. Donc il est grand-père, Claude, d’une petite fille, Aude, qui est à peine plus jeune que son fils Gaël, inconnu. Enfin inconnu d’eux au début du roman. Je ne sais pas si vous suivez ?

Après avoir dit qu’on a aimé ou pas un livre, il y a toujours quelqu’un pour vous demander pourquoi. Pourquoi tu as aimé ? pourquoi tu n’as pas aimé ? Là c’est plus coton parce qu’il faut commencer à analyser. Et analyser me donne toujours l’impression d’entrer en thérapie. Je ne me sens pas malade d’aimer ou non un livre. Mais là je sais pourquoi j’ai aimé. Parce que l’homme ébranlé m’a fait penser à des tas de choses. J’ai révâssé, j’ai pensé à des événements, à des gens, à des histoires. Je dis toujours : le livre qui me plaît est toujours plus grand que le livre lu. Une copine à moi m’a dit : ce n’est pas de la lecture, mais du squat !

J’ai aimé parce que l’histoire en fait est simple avec des phrases complexes. Ou la la, il ne s’agit pas de sauter un mot à la lecture. La Pascale elle vous rive aux mots et ne vous lâche pas la main. C’est charnu comme écriture. Je ne sais pas si ça se dit d’une écriture, charnu, mais je trouve que c’est charnu.  Pas touffu, mais dense.

Et puis j’ai pensé à Charles-Ferdinand. Eh oui, Ramuz. Oui, c’est comme cela que je lis. En sautant dans d’autres histoires, en accolant d’autres auteurs. Je ne sais pas pourquoi, mais le récit m’a tellement envoûté, celui de Pascale Kramer donc,  que j’ai pensé à d’autres récits envoûtants. Et j’ai imaginé que Ramuz se trouvait par hasard au milieu de cette famille. Et cela donne ceci :
Il était là incrusté dans son fauteuil et le fauteuil paraissait plus grand que lui. Ce qui fait que les autres, ceux qui venaient lui rendre une dernière visite, ceux qui voulaient savoir comment il allait, les autres donc ne le voyaient pas lui dans son fauteuil de patriarche, mais constataient avec effroi ce qu’il n’était plus. Car il faut le dire, avant, quand tout allait bien, on n’avait pas le temps de s’arrêter dessus. Jadis on ne voyait que lui, on n’entendait que lui. On l’écoutait et on ne pouvait pas faire autrement. Sa parole incisive, percutante fascinait, même qu’on en était un peu jaloux. Maintenant c’était le fauteuil que l’on remarquait ; le fauteuil avec cette chose dedans. Il paraissait immense avec des accoudoirs de défenses d’éléphant ; comme une chaussure dix fois trop grande qu’un enfant enfile pour se faire remarquer et jouer au paillasse.
Les mains du malade sortaient d’une immense chemise plissée aux manchettes géantes, rigides d’un amidon tenace. C’étaient surtout des os recouverts d’une peau tavelée ornés d’ongles étrangement puissants. Un cou veiné était fiché dans un col trop large, pourtant fermé jusqu’au dernier bouton. Tout paraissait disproportionné dans ce visage où l’on cherchait avec effroi à retrouver des traits familiers. Les lèvres, jadis si vivantes et pleines, avaient totalement disparu, laissant poindre un menton saillant. Le nez semblait de carnaval tant sa taille était grotesque. Les yeux surprenaient encore, car bien vivants dans ce masque mortuaire aux oreilles pendantes. Le reste n’était que pelades et escarres sur un crâne en coquilles d’oeuf.
Une fois là, on ne demandait plus si cela allait, s’il y avait un mieux. Les mots s’évanouissaient et on se saisissait d’une tasse de thé un peu fade pour cacher sa gêne.
C’était bête en somme, car il n’était pas encore mort. On aurait dû fêter la vie au moins jusqu’au bout et boire un verre comme on le faisait toujours après une belle dispute. On ne le pouvait pas, sa maladie nous en empêchait et nous laissait les bras ballants, le verbe rare. On n’avait qu’une envie, fuir, fuir pendant qu’il était encore temps et revenir plus tard se compter parmi les vivants.

Kramer versus Kramer, ou Jean-Luc persécute

Bon, Kramer, vous écrivez des bouquins. C’est bien. C’est même très bien. Mais c’est dangereux. Très dangereux. Vous ne le saviez pas ?
Non, ce n’est pas dangereux pour vous qui commettez le livre. Les livres. Vous, vous risquez tout au plus une scoliose ou une tendinite Caran d’Ache. Mais pour le lecteur c’est terrible. Pour moi en tout cas !
J’ai commencé par L’Adieu au Nord. Moins de 200 pages, c’est dans mes cordes. Mais le bouquin m’est tombé des mains, je me suis cassé le pied. J’ai le pied fragile, d’accord, mais j’ai dû dire  adieu au tournage que j’avais le lendemain. Terrible.
Kramer, on me disait Kramer, la Genevoise de Paris, le Mercure de France et tout le Bataclan. Résultat des courses, je me retrouve éclopé.
A propos, à Paris, comme ils prononcent tout de travers, ils disent « Kramé »  pour Kramer?
Bon, je me suis dis : concours de circonstances, c’est ma maladresse habituelle. Ok, bon, d’accord.
Alors j’attaque Retour d’Uruguay. Comme le précédent bouquin, Adieu au Nord, n’était pas particulièrement un livre d’aventures comme le titre me l’avait laissé supposer, celui-là devait me combler. L’Uruguay, au moins ils ont une équipe de foot capable de foutre la patate à celle d’Argentine… Résultat du match, je me casse l’autre pied. Bam !
Vos personnages, mais où c’est que vous allez les chercher !? Incroyable. Même Alain Morisod ne les voudraient pas pour ses coups de cœur à la TSR ! Ils ne feraient pas trois lignes dans le journal 20 minutes ! Et vous arrivez à nous en gaver pendant plus de 200 pages !
Bon d’accord, on ne peut pas refaire Jean Valjean, Mme Bovary ou Bardamu. Mais quand même !
La baise ! Ah ! oui, la baise dans vos bouquins ! Ce n’est pas facile de réussir une scène de baise. Je ne parle pas de la réalité. Là chacun fait de son mieux, et en général on a droit à plusieurs tentatives. Au cinéma, à tourner, ce n’est pas toujours rigolo non plus. Quinze personnes autour de vous donnant des explications pour le bon fonctionnement de la prise… Mais dans un livre ! En trois lignes on se retrouve dans le mouillé au milieu de draps sales et fripés ! Le mec veut tirer son coup, la fille n’a pas envie, ça lui fait mal, …


Alors je n’ai pas osé attaqué votre dernier livre, Kramer. Rapport au titre ! J’avais peur de comprendre ce qui allait m’arriver ! Vous me direz que je suis un peu parano. Eh ! oui, que voulez-vous, Jean-Luc persécuté !

Autour de l’écrivaine Bessa Myftiu, soirée du 6 juin 2011

accompagnée de la chanteuse Elina Duni

En lisant les livres de Bessa Myftiu, j'ai tout de suite pensé au poème de Verlaine :

Nevermore

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant
" Quel fut ton plus beau jour? " fit sa voix d'or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

- Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées !
Et qu'il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !

Puis j'ai imaginé parler de Bessa Myftiu en utilisant un personnage d'Albert Cohen tiré de Belles du Seigneur, Mariette. Que ceux qui ont pratiqué un peu ce livre incroyable, Belles du Seigneur, reconnaissent quelques traits de ce personnage truculent, et que ceux qui ne le connaissent pas s'y précipitent.

Pauvre Mariette que je suis, je n'y comprends rien avec toutes ces histoires et ces gens qui vivent ensemble sans être ensemble, qui parlent des langues étrangères qu'ils comprennent mais qui ne veulent pas s'entendre, elle est bien maintenant la Bessa, elle est bien, je ne sais pas de quoi elle se plaint, quelle voix sa fille, ça c'est une vraie musicienne, elle te joue de la guitare et te chante ça me fait monter les larmes aux yeux, au cinéma aussi quand j'étais petite j'ai jamais pu voir la fin de l'histoire de Blanche Neige tant je pleurais, mais la mère là, la Bessa, elle n'a plus de quoi pleurer maintenant, à l'uniservité, là où elle travaille, on ne l'empêche pas de rencontrer le premier venu, même si le premier venu faut toujours s'en méfier disait ma mère avec raison, ah cette langue qu'elle cause quand ils sont entre eux, je n'arrive pas à savoir si elle est contente ou fâchée, le suisse-allemand à côté ça me paraît presque facile, j'aurais jamais pu travailler là-bas, en Suisse allemande, leur là-bas à eux, je ne savais même pas que ça existait, alors avec ce doctateur Hodja en plus de l'albanais qu'ils parlent ça ne devait vraiment pas être facile, Envers Hodja, elle parle toujours de Envers Hodja, impossible d'être amoureuse à cette époque, tout le monde vous râpait sur le poil, il aurait pas bien fallu que le général Guisan dise quelque chose de mon Marcel, j'aurais vite fait bien fait de décrocher son portrait de la parois, mais sa fille, cette musique qu'elle vous sort, où va-t-elle chercher ça, parce qu'à Genève que je lui dis souvent, il n'y a pas de problème, être heureuse ça fait partie des acquêts sociaux, alors pourquoi ne parle-t-elle pas de Genève la Bessa dans ses livres, du bonheur de maintenant ; que non ! faut qu'elle raconte avant du temps d'Envers Hodja – au début je comprenais « oh déjà » à cause qu'elle prononçait mal – il est mort en plus le Hodja, pourquoi ressasser ces souvenirs maintenant qu'elle nage dans le bonheur avec sa fille ; le communisme, voilà une drôle de maladie de par là-bas, heureusement qu'on ne peut pas attraper ces horreurs ici, ce pays existait pas quand j'étais à l'école, trop petit pour le dessiner sur une carte et malgré cela ils réussissent à attraper toutes sortes de maladies contres lesquelles les vaccins sont pas très ficaces. Souffrir, souffrir, souffrir, avec ce doctateur Hodja qui ne faisait rien pour améliorer les choses, ça marque, ça marque, je luis dirais bien d'écrire sur chez nous, bientôt vingt ans qu'elle est là, elle doit commencer à comprendre ce que c'est le bonheur, et sa fille qui jazze, ça c'est pas de chance, avec une voix comme ça elle pourrait chanter des choses de chez nous avec succès, mais non elle jazze et cause albanais, impossible de s'en débarrasser, comme le sida je vous dis, une fois qu'on est albanais, c'est pour la vie, Genève, un si beau pays fait pour être heureux, se désintoxiquer qu'il lui faudrait, se venger de tous les malheurs en parlant du bonheur de chez nous ; ce serait moi j'aurais tourné la page fissa et renvoyé tous ces souvenirs franco de port. Mon Marcel dirait que c'est du masochic. Faut vraiment croire qu'elle est très malheureuse pour passer toute sa vie de bonheur à parler des malheurs passés.

Fanny Ardant parle de Bessa Myftiu

Oui, j’ai beaucoup aimé lire Bessa Myftiu. Tous ses livres, quels que soient leurs titres, parlent d’amour. C’est très important l’amour. Bien sûr dans les pays qui n’ont pas connu le communisme ou la dictature, voire les deux, l’amour est devenu quelque chose de banal, de quotidien. On peut tomber amoureuse tous les jours, cela ne pose aucun problème. Mais dans un pays, où l’amour n’a pas le droit à l’existence, ni dans les coutumes, ni dans la loi, ça doit être très difficile.

Comment vivre son amour quand tout autour le contrarie. Je suis fascinée par les stratégies que les Albanaises doivent échafauder pour rencontrer l’être aimé. Et quand je dis rencontrer, je ne dis que rencontrer. Car ce que veulent tous les êtres humains, c’est baiser, c’est assouvir son désir. Ne pas laisser moisir cette tension, cet élan qui fait battre notre corps.

Peut-être bien que baiser n’est pas aimer. C’est vrai je confonds souvent les deux. Et parfois je crois aimer, alors que je ne fais que…

Une femme est avant tout une femme et n’existe réellement que quand elle est comblée. J’ai beaucoup aimé ce passage où la narratrice, enfin avec un jeune homme à ses côtés, se sent femme, se sent aimée, se sent exister. Elle n’a d’yeux que pour ce garçon qui la met … en évidence. Ils croisent alors une autre fille, jalouse forcément, vu la rareté de la marchandise et de l’occasion, qui jette à la gueule du jeune homme cette phrase désespérée, que toute femme a déjà dite :
- Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ?
Et le jeune homme de répondre :
- Un cerveau.
Quelle humiliation pour la femme ! Être aimée pour son cerveau, endroit inconnu, changeant, insaisissable, alors que tous les pores de notre délicieuse peau attendent des caresses et non des mots. Alors que toutes les courbes de notre corps invitent à la promenade, on se contente de cette partie invisible et flasque. Est-ce qu’on peut faire jouir un cerveau ? Je ne sais pas.

Face à cette si difficile rencontre entre un homme et une femme, le refuge, voire la solution, semble être la poésie. Tout devient poésie. Chacun veut en écrire, en écouter, en réciter. Chacun veut jouir avec des vers. En vers et contre Hodja, comme prisonnier dans des cellules attenantes, les Albanais se récitent des vers par désespoir de ne pouvoir vivre leur amour. C’est peut-être la raison de l’engouement pour la poésie en Albanie, parce qu’en France, en dehors de l’école, je ne vois pas à quoi cela peut servir.

Grâce à mon métier de comédienne, d’actrice, de passeuse de mots et d’émotion, la poésie est tout l’inverse. C’est juste une pause rafraîchissante dans le lit de la passion.


Jean-Louis Kuffer, soirée du 2 mai 2011

Bon, j’ai corrigé vos compositions françaises. Tout le week-end ! Si en plus il avait plu, c’aurait été le bouquet ! / comme en plus il a plu, c’était le bouquet.

Bon, je ne prendrai qu’un exemple, je ne vais pas vous infliger en deux heures ce que vous m’avez infligé tout un week-end. Elève Kuffer Jean-Louis !

Où est-il ?
Ah ! vous êtes là ! Difficile de vous reconnaître, votre présence parmi nous est tellement rare.
Mais je sais, l’enseignement de la chose française ne vous passionne guère et l’âge peu respecté de vos professeurs ne vous y encourage pas ! Mais vous aussi vous serez vieux un jour, Kuffer Jean-Louis, et vous aurez des petits merdeux de 20 ans arborant trois poils au menton qui vous diront – en moins poli, car vous au moins vous possédez des tournures de phrases honnêtes - , ils vous diront la même chose que vous écrivez à la page 14 d’une de vos sommes : « Le seul fait d’entendre, par manière d’accueil à la Faculté des lettres de Lausanne, et de la voix grise du Mandarin de l’époque à longue figure blafarde de calviniste, qu’en ces lieux ne se pratiquaient jamais l’amour de la chose littéraire mais la seule Analyse Scientifique des Structures, suffit à me renvoyer aux sous-bois et aux rivages de mon industrieuse paresse… » Sans commentaires.

Bon, continuons.
Le titre d’abord : les Passions Partagées. Sous-titre : Lectures du monde.
C’est bien Kuffer Jean-Louis, vous n’êtes pas prétentieux.

Il y a des bonnes choses. Et des moins bonnes.
Vous savez, je ne connais de la psychanalyse que ce qu’en dit le Marabout junior sur la question. Me cela me suffit amplement pour comprendre comment vous fonctionnez.
Je cite : Cingria, Buzzati, Faulkner, Ramuz, Haldas, Walser, Leautaud… et j’en passe. Seriez-vous à la recherche d’un père, Kuffer Jean-Louis ? Si dans mon enseignement je prends exemple chez les écrivains qui ont laissé des traces, ce n’est pas pour les réciter comme les Saints du calendrier littéraire ! Allez, virez-moi tous ces ancêtres et acceptez de voler de vos propres ailes, même au risque de vous casser la figure ! Hein ? C’est fait ! Ben voyez, vous n’en êtes pas mort. On est plus solide qu’on ne le croit quand on sait l’alphabet.

Pour vous parlez comme une vieille bique qui regrette son week-end, je vous dirai que c’est un peu long tout ça ! Vous ne le savez peut-être pas, mais parfois vous êtes très bon dans le court, Kuffer Jean-Louis. Oui, oui, je vous cite p 44
« La maison de mon enfance avait une bouche, des yeux, un chapeau. En hiver, quand elle se les gelait, elle en fumait une ». je trouve cela magnifique. Si vos camarades ne dormaient pas tous ils applaudiraient. Un autre, encore plus court : « Un vent tellement vent qu’il en devient noir. » Vous n’avez jamais essayé de donner dans l’Haïkou ?

Que dire d’autre… Oui, ici j’ai noté incompréhensible. C’est un de mes dadas, mais je déteste le tarabiscoté. Ecoutez-vous, p.163 : « L’attention par opposition à la distraction, et l’affirmation, la décision, pour faire pièce à l’hésitation et à la dispersion – ma ruine de chaque instant. » Comprenne qui pourra !

Sous-jacent, vous avez des pointes d’humour que vous feriez bien de cultiver. Je note p.386 : « Un professeur demande à l’un de ses étudiants s’il a lu les Liaisons dangereuses ; et de s’entendre répondre : pas personnellement ! » Ou encore, p.409 : « Pendant la guerre, un homme affamé se résigne à manger son chien, regarde les os qu’il en laisse et soupire : « Pauvre Médor, comme il se serait régalé ! »

Je vous mets la moyenne, Kuffer Jean-Louis, car vous m’avez ému avec une seule phrase. Moi qui ne ferai plus de montagne, je me la récite en souvenir de mes ascensions : « Montagnes blanches ou comme immatérielles ou découpées dans une cornette de nonne, flottant dans le bleu tendre de l’avant-printemps. »


Laurence Deonna, soirée du 4 avril 2011

Lettre du baron de Secondat et de Montesquieu à Laurence Deonna à Genève.

Chère Madame,

Ne soyez pas étonné par cette lettre de ma main signée. Malgré mon éloignement, je continue d'observer le monde, et ce dernier continue à me surprendre. En parcourant vos reportages, j'ai d'abord pensé à cette phrase de Jean-Claude Guillebaud, comme moi grand voyageur et observateur du monde : «  A trop voyager, on devient difficile, gourmet pourrait-on dire. C'est plutôt mieux ainsi. » Puis je me suis dit que vous me donniez l'occasion d'écrire un supplément à mes Lettres persanes. Vos pérégrinations orientales m'ont suggéré que vous avez sans doute croisé, à votre insu, ma très chère Roxane qui a tant écrit à son Uzbek chéri. J'ai donc imaginé la lettre suivante:

De Roxane à Uzbek, à Paris le 7 du jour de la nouvelle lune.

Cher Uzbek,
Tu n'en croiras pas tes yeux et tes oreilles. Une dame, échappée de je ne sais quel harem européen, bourlingue dans nos contrées, de long en large et en travers. Tous les moyens de transport lui sont permis, je ne sais d'où elle tire tant de richesses; mais elle débarque sans honte et sans pudeur dans tous les lieux possibles. Est-ce que là-bas, en Europe, toutes les femmes sont pareillement curieuses et courent dans tous les coins de la ville, ou seules laisse-t-on partir celles assez folles pour venir jusqu'ici?

Elle parle de nombreuses langues, mais jamais celle en usage dans notre région. Ce qui ne l'empêche pas de forcer les portes et de rencontrer  de nombreux personnages et de les bombarder de questions. Il ne nous viendrait jamais à l'idée, cher Uzbek, de traverser la rue pour les mêmes raisons. Je la suppose sans grande mémoire, car elle est obligée de tout noter sur un petit carnet. Ses yeux non plus ne sont pas fiables. Elle sort à tout moment de dessous son voile – voile qu'elle porte de guingois, mais cela ne semble pas la déranger – un étrange appareil qu'elle plaque contre son oeil et qui fait clic clac. Elle prétend que c'est pour montrer à ses gens à son retour chez elle. Je crois plutôt que son eunuque et son entourage ne lui font pas confiance et qu'ils ne croiront jamais les sornettes qu'elle leur racontera.

Elle s'intéresse beaucoup à nous autres femmes et ses questions sont vraiment étranges; elle s'inquiète de la manière de nous habiller, veut savoir pourquoi nous ne sortons jamais seules, si nous choisissons nos maris, si nous avons choisi notre religion... Je me demande ce que penserait son mari si nous lui posions ces mêmes questions! Est-ce que toi aussi, mon cher Uzbek, tu vas voir les peuples que tu rencontres en leur demandant toujours pourquoi ceci, pourquoi cela? Il me semble que les gens ont suffisamment à faire pour vivre sans avoir à répondre à toutes ces questions. Et surtout que peut bien faire son mari et les siennes amies de toutes les réponses ramenées dans ses bagages. Ses gens doivent être bien en peine d'écouter les réponses à des questions qu'ils ne se posent pas sur des personnes qu'ils ne connaissent pas.

Cher Uzbek, je ne manquerai de te raconter dans une prochaine les lettres les moindres détails de ses allées et venues, car j'en suis sûre, nous n'avons pas fini de la voir. Quant à toi, dis-moi ce que là-bas, les gens pensent de femmes comme elle.

Intervention de Jean Ziegler

Je connais bien ce genre de débat. D'abord on invite un homme, Jean-Michel Olivier, écrivain à succès, courtisé, très people; puis on invite un autre écrivain  fondamentalement artiste et écorché. Puis on se dit qu'il faut équilibrer les sexes en présence et que le prochain invité doit être une femme pour être politiquement correcte. Et c'est Laurence Deonna.

D'abord, permettez moi de bien cadrer le débat. Je veux citer deux phrases très importantes pour moi, que tout homme, que tout militant que je suis se doit de se rappeler avant de découvrir d'autres horizons.

Premièrement, je citerai Claude Lévi-Strauss, grand anthropologue français d'origine juive, récemment décédé. Ces livres sont devenus des bestsellers non seulement dans le monde scientifique, mais également dans le grand public. Et Levi-Strauss dit:  « Le sentiment de supériorité est humain: l'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village. »

Deuxièmement, cela va vous étonner, car on ne peut pas soupçonner son auteur d'avoir beaucoup voyagé, encore moins secrètement. Il s'agit de Marcel Proust – oui, je peux être militant, socialiste et lire Proust – Proust qui dans sa recherche fondamentale du temps perdu a dit quelque part: «  Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »

Donc d'un côté un grand scientifique, un chercheur, Lévi-Strauss, d'origine juive, et de l'autre un artiste, un homme de la petite aristocratie, sans grand lien avec l'oligarchie de son époque, Proust. Et entre deux, nous avons Florence Deonna. La camarade Deonna. Bien entendu les reportages de Deonna sont tout à fait remarquables. A cause, ou grâce à sa condition de femme, elle a pu se rendre là où moi-même, malgré ma condition d'universitaire, de chercheur en science sociale et de parlementaire suisse puis Onusien, je n'ai pas pu me rendre.

La camarade militante Reonna a donné la parole à des prolétariennes du Proche Orient, des individus, des femmes, qui représentent la conscience du peuple. Ou pour reprendre une dénomination plus marxiste – Marx, grand philosophe du XIXème siècle, grande influence sur la pensée et sur les systèmes politiques, etc – Nous avons devant nous la parole objective de ces nouveaux prolétaires, de ces nouveaux esclaves du grand capital et des oligarchies tribales du monde arabe.

Mais la sensibilité de Créonna, que je respecte bien entendu, sa sensibilité qui n'est pas que due à sa condition féminine, ce serait trop réducteur, sa sensibilité l'empêche de bien comprendre les mouvements telluriques de l'oligarchie du grand capital. Je prends un exemple, justement hors contexte moyen oriental. Mme Péonna se rend en Irlande, pays aux prises avec une guerre épouvantable, moyen âgeuse, puisque guerre de religion. Mais derrière l'idéologie, derrière la propagande  subjective des confessions en présence, c'est une véritable guerre du capital que se livrent les deux parties. Et Péonna écrit: « Je suis venue en Irlande pour comprendre. Je repartirai sans avoir compris. »

Moi, en tant que scientifique, en tant que chercheur en sciences sociales, j'ai rencontré plusieurs fois le colonel Khadafi. Et j'ai tout de suite tout compris. Je savais bien que ce membre de la tribu des khadaf était un pur voyou à la solde du capital et des pétrodollars. Meonna visite l'Ouganda de Idi Amin Dada, de sinistre mémoire. Mais derrière Dada, il n'y a pas d'oligarchie, pas de capital. C'est juste un grand singe. Elle en fait d'ailleurs le portrait: « il a la carrure d'un baobab, la hauteur d'un cocotier et le sourire en bouche de papaye » p. 151 Valise... Elle pourrait très bien dire aussi qu'il a une tête de nègre. Elle le dit d'ailleurs plus loin: « Pour l'instant ce n'est qu'un aimable géant, haut en couleurs bien que noir! »

Le plus fascinant chez la camarade Florence, c'est quand elle dit ne pas avoir d'informations à transmettre. C'est terrible le métier de journaliste, car il faut toujours avoir quelque chose de nouveau à dire. Moi, depuis plus de 40 ans je dis toujours la même chose et cela ne me pose aucun problème. Pour Leonna il faut du nouveau et elle n'en trouve plus. Et elle le dit. C'est presque charmant: «  Je ne suis pas Jules César... » p. 95

Finalement c'est quand elle n'a rien à transmettre que Leona transmet le plus. Et je cite là un dernier exemple: pp 103 – 104 Valise...


Jacques Roman, soirée du 7 mars 2011

A la manière de Fabrice Luchini

vue par Luchini

vue par Mitterrand

 

Dieulefit. Naître à Dieulefit c'est quand même quelque chose, non ? Ça oblige à réussir, ça demande à faire carrière. Dieulefit, c'est une injonction à laquelle il est difficile d'échapper.

Donc Dieulefit, la Drôme. Dans la même région, les noms des bourgs sont magnifiques : Poët-Laval, La Bégude de Mazengue. Ça sent bon la langue ! Presque les racines du vieux françois.

Et voilà que Jacques, après Dieulefit, atterrit à Lausanne. Lausanne, mais ça sent déjà l'échec ! Passer de Dieulefit à Lausanne, c'est comme être chassé du Paradis terrestre !

Et en plus, comme nom d'artiste, Jacques choisit Roman. C'est malin ça, Roman à Lausanne. Et il l'écrit sans D à la fin. Pour faire original, pour ne pas faire corps avec le terroir. Roman sans D pour ne pas être affilié à Charles-Ferdinand.

Le D lui faisait peur : D comme défaut, déphasé, dépaysé, déraciné, désenchanté, déboussolé, dérivé.

Comment avoir le culot de se nommer Roman quand on voue presque toutes ses forces à la poésie, à la formule incisive, brûlante :
« La pensée comme les couteaux nous veut rémouleur » (Ces parages où la vie s'impatiente p 24)
Ou encore : « La peau est belle chemise » (Ces parages où la vie s'impatiente p 229)

Comment s'appeler Roman quand on n'est pas capable d'aligner dix lignes. C'est un comble. Je le cite :
« J'aurais trop peur écrivant un roman de me retrouver écrivain, écrivain à mes propres yeux » (Ces parages où la vie s'impatiente p 138)

A la manière de Frédéric Mitterand

Jacques Roman, veilleur insomniaque.
Jacques Roman, scrutateur de l'instant, matière ondulatoire.

« Chanter, pleurer, c'est toute ma chair. »
« Ma voix, au sable, au vent… cet enrouement à force de silence. » (parages p.81)
On dirait un concentré d'haïku.

Peut-il percevoir le monde qui l'entoure ? Il note dans son carnet des dates et des lieux, mais n'est-ce pas l'écoulement de sa vie qu'il tente de retenir nuit après nuit ? Cette centration sur lui-même, cette concentration permanente sent l'obsession. Pourtant il n'écrit pas « Schreiben macht frei» mais « Ecrire c'est peut-être ne dire que cela : que m'est-il arrivé ? »

Lire Jacques Roman, c'est goûter à son humour noir cioran et à sa légèreté quichottesque. Lui a beaucoup de peine à se lire :
« Le livre L'ardeur de l'ombre vient de sortir. Je l'ai relu la nuit passée puis je suis allé vomir à la salle de bain. » (Ces parages où la vie s'impatiente p 172)

Il faudrait pouvoir sortir de ses ouvrages l'esprit léger, libéré, serein. Ce n'est pas toujours facile. On croit pouvoir rire et soudain il fait sombre malgré l'éclat des lumières.

Je le cite :
« Un conseil : pour bien peindre une rose, commencer par les épines. » (L'ouvrage de l'insomnie, p 65)
ou encore :
« «Vingt cinq ans que je fais l'effort pour m'abstenir d'écrire en mal sur ce pays dont je pense du mal. Je ne pourrais être à la hauteur. »

Plus loin encore (p51) :
« Chaque fois qu'après l'amour l'amante me demande si je l'aime, j'ai la désagréable impression d'apprendre que je viens de jouer une pièce dans le décor d'une autre. »

Mais parfois cela se gâte :
« Il y a des jours où le mauvais temps fait plaisir. Une chance. » idem p 24.
« Est-ce que l'on meurt en ayant tout appris de la mort ? » dit-il dans Toutes les vertus du désert. Que j'ai lu avec avidité par erreur. Par erreur oui, car moi qui suis très sucre, j'avais lu Toutes les vertus du dessert !

J'ai trouvé un portrait de Jacques Roman dans le Funambule de Jean Genet.

« Un forgeron – seul un forgeron à la moustache grise, aux larges épaules peut oser de pareilles délicatesses – saluait chaque matin son aimée, son enclume :
- Alors, ma belle !
Le soir, la journée finie, sa grosse patte la caressait. L'enclume n'y était pas insensible, dont le forgeron connaissait l'émoi. »

Ou encore cet autre portrait dressé par Baudelaire :

Jacques Roman est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

 

 

 

 

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